La décision par consentement, c’est une façon de décider en groupe où l’on ne cherche pas l’accord de tout le monde. On cherche l’objection grave : une raison argumentée de penser que la proposition va nuire. S’il n’y en a pas, on avance. Et si l’animateur tient bien le cadre, la décision tient aussi le lundi suivant.

La scène est connue.

Le sujet est sur la table depuis trois réunions. Tout le monde a donné son avis. Deux fois. On est presque d’accord. Presque.

Alors quelqu’un dit : « On en reparle la semaine prochaine ? »

Et la semaine prochaine, on recommence. Ou pire : on a décidé, et la décision est rediscutée dans le couloir dix minutes après la réunion.

Dans les boîtes, cette phrase revient sans arrêt : « Les décisions qu’on prend sont re-discutées la semaine suivante. » Le problème, c’est rarement le sujet. C’est la façon de décider.

Cet article est pour vous si vous animez des réunions d’équipe, des ateliers ou des comités de projet, et que vous voulez apprendre à animer une décision par consentement. Pas la théorie. Le geste.

Consensus, consentement : la nuance qui change tout

On confond souvent les deux. Ils ne demandent pas la même chose au groupe.

Le consensus demande à chacun : « Est-ce que tu es d’accord ? » Tant qu’une seule personne n’est pas convaincue, on continue de discuter. Sur un petit sujet, ça passe. Sur un sujet chargé, ça use tout le monde. Et ça donne un pouvoir énorme à celui qui résiste le plus longtemps.

Le consentement pose une autre question : « Est-ce que tu vois une raison sérieuse de ne pas faire ça ? » On ne demande plus si la proposition est la meilleure. On demande si elle est assez sûre pour être essayée.

Ça a l’air d’un détail. Sur le terrain, c’est un changement de posture complet.

Avec le consensus, chacun défend sa préférence. Avec la décision par consentement, chacun protège le groupe. On passe de « ce que je veux » à « ce qui ne doit pas casser ».

Le consentement, ce n’est pas non plus le silence. « Qui ne dit mot consent », c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Dans une décision par consentement, chacun parle. Chacun dit à voix haute « pas d’objection » ou formule la sienne.

Décision par consentement : on ne cherche pas l'accord de tous, on cherche l'objection argumentée
Décision par consentement : on ne cherche pas l’accord de tous, on cherche l’objection argumentée

D’où vient la décision par consentement

Elle ne vient pas d’un cabinet de conseil. Elle vient d’une entreprise d’électricité.

Gerard Endenburg, ingénieur néerlandais, reprend en 1968 l’entreprise d’ingénierie électrique de son père. Il y construit un mode d’organisation en cercles, fondé sur le principe du consentement : chaque personne pèse autant qu’une autre dans la décision. En 1978, il crée un centre pour développer et diffuser la méthode, qu’on appelle aujourd’hui la sociocratie. Le Centre Français de la Sociocratie raconte son parcours.

Depuis, le consentement a fait son chemin. On le retrouve dans la gouvernance partagée, dans des associations, des coopératives, des équipes projet. La communauté Sociocracy 3.0 en a fait un modèle détaillé, en accès libre, qui définit l’objection comme un argument montrant des conséquences ou des risques qu’il vaut mieux éviter, ou une façon nettement meilleure de faire.

Retenez ça. Une objection, ce n’est pas une humeur. C’est un argument.

Ce qu’est une objection, et ce qui n’en est pas une

C’est le cœur du travail de l’animateur. Si le groupe ne fait pas la différence entre une objection et une préférence, la décision par consentement redevient un consensus déguisé. Avec les mêmes boucles.

Une préférence, ça ressemble à ça :

  • « Moi, j’aurais plutôt fait autrement. »
  • « Je ne suis pas très emballé. »
  • « On pourrait l’améliorer encore. »

Une objection, ça ressemble à ça :

  • « Si on fait ça, l’équipe du samedi n’aura plus personne pour ouvrir. »
  • « Ça entre en contradiction avec ce qu’on a promis au client le mois dernier. »
  • « On n’a pas le budget, et personne n’a dit où on le prend. »

Vous voyez la différence. La préférence parle de la personne. L’objection parle de ce que la proposition va abîmer.

Pour aider le groupe, une question suffit : « Qu’est-ce que ça casse, si on fait comme c’est proposé ? » Si la personne trouve une réponse concrète, c’est une objection. Si elle n’en trouve pas, c’est une préférence. Elle a le droit de l’avoir. Elle ne bloque pas la décision.

Une objection n’est pas un veto non plus. Elle ne tue pas la proposition. Elle l’améliore. On la traite, on ajuste, on repasse.

Animer une décision par consentement, pas à pas

Voici le déroulé qu’on utilise. Il tient entre 20 minutes et une heure et demie selon le sujet, pour un groupe de 3 à 15 personnes. Il est aussi décrit, minute par minute, dans la fiche décision par consentement des Ateliers Insuffle.

  1. Poser le cadre. Ce qu’on décide aujourd’hui, qui a le mandat de décider, comment vont se passer les tours, et ce qu’est une objection. Trois minutes. Elles évitent une heure de flou.
  2. Présenter la proposition. La personne qui porte le sujet lit sa proposition, écrite. Elle ne la défend pas. Elle la lit.
  3. Les questions de clarification. Chacun pose ses questions de compréhension. Seulement de compréhension. L’animateur arrête les avis déguisés en question (« Tu ne crois pas que ce serait mieux de… »).
  4. Le tour de réactions. Chacun dit en une ou deux phrases ce que la proposition lui fait. Sans débat, sans réponse. On écoute.
  5. L’amendement. La personne qui porte la proposition reprend ce qu’elle veut des réactions, et relit la version modifiée. Elle peut ne rien changer.
  6. Le tour d’objections. Chacun dit « pas d’objection » ou formule son objection avec son argument. Un par un, à voix haute.
  7. L’intégration. On traite chaque objection avec la personne qui l’a levée, jusqu’à trouver une version qui la lève. Puis on refait un tour.
  8. La décision. On relit le texte final. On l’adopte. On le date. Et on fixe la date à laquelle on le révisera.

Le dernier point compte plus qu’il n’en a l’air. Une décision par consentement n’est pas gravée dans le marbre. On s’engage sur un essai, avec un rendez-vous pour regarder ce qu’il a donné. C’est ce rendez-vous qui permet à chacun d’accepter une proposition qui n’est pas la sienne.

Les 8 temps d'une décision par consentement, du cadre à la date de révision
Les 8 temps d’une décision par consentement, du cadre à la date de révision

Les phrases qui tiennent le cadre

Dans une décision par consentement, l’animateur parle peu. Mais chaque phrase compte. En voici quelques-unes, à reprendre avec vos mots.

Pour ouvrir :

  • « On décide aujourd’hui sur cette proposition. On ne cherche pas la meilleure solution possible. On cherche une solution qu’on peut essayer sans danger. »
  • « Une objection, c’est un argument qui montre que la proposition nuit à ce qu’on essaie de faire. Pas un goût personnel. »

Pendant les questions :

  • « C’est une question ou un avis ? Gardez l’avis pour le tour suivant. »

Pendant le tour d’objections :

  • « Qu’est-ce que ça casse, si on fait comme c’est proposé ? »
  • « Est-ce que c’est une objection ou une préférence ? Les deux sont légitimes. Seule la première bloque. »

Quand le groupe fatigue :

  • « On ne décide pas sans vous. Si on a besoin de faire une pause ou de reporter, on le fait. »

Pour fermer :

  • « Je relis la décision. On la révise le [date]. Qui note ? »

La phrase sur la fatigue est importante. Le pire résultat possible, c’est un consentement par épuisement : tout le monde dit « pas d’objection » parce qu’il est 18 h 30. Ce n’est pas une décision. C’est une reddition.

Quand la décision par consentement ne marche pas

Ce n’est pas un outil magique. Il y a des situations où il vaut mieux ne pas l’utiliser.

Quand une personne décide de toute façon. Si le directeur a déjà tranché, ou si la décision lui revient, faire un tour d’objections, c’est du théâtre. Le groupe le sentira. Dites plutôt : « Je décide, et j’ai besoin de vos réactions avant. » C’est plus honnête. On en parle dans notre article sur la prise de décision du manager.

Quand objecter coûte cher. Si s’opposer au chef, c’est risquer sa place ou sa prime, personne n’objectera. Vous aurez un consentement de façade. Dans ce cas, le chantier n’est pas la méthode. C’est la confiance.

Quand il n’y a pas de proposition écrite. On ne peut pas objecter à une idée floue. Pas de texte, pas de tour.

Quand le groupe est trop grand. Au-delà de quinze personnes, les tours deviennent interminables. Travaillez la proposition en petits groupes d’abord. Le 1-2-4-Tous aide à faire mûrir une proposition avant de la soumettre.

Quand le sujet est mineur et urgent. Choisir la date de la prochaine réunion ne mérite pas huit étapes. Un vote rapide ou une personne qui tranche suffit.

Les pièges de l’animateur

Même avec le bon déroulé, quelques erreurs reviennent. Elles viennent presque toujours de l’animateur, pas du groupe.

Laisser le chef parler en premier. S’il dit « pas d’objection » d’entrée, les autres suivront. Faites-le parler en dernier, ou commencez le tour à l’opposé de lui.

Laisser filer le débat. Le tour de réactions devient une discussion de préférences. Tout le monde répond à tout le monde. On a perdu vingt minutes. L’animateur doit tenir le tour : une personne, une parole, pas de réponse.

Accepter une proposition orale. « En gros, l’idée c’est de… » Chacun comprend autre chose. Faites écrire la proposition avant la réunion, ou pendant, au tableau.

Réécrire toute la proposition à l’amendement. L’amendement ajuste. Il ne refait pas tout. Si tout est à refaire, la proposition n’était pas prête. On la reporte.

Oublier la date de révision. Sans elle, la décision devient définitive dans la tête des gens. Et ceux qui avaient un doute reviennent à la charge, puisqu’il n’y aura pas d’autre occasion.

Trancher à la place du groupe. Quand une objection résiste, l’animateur pressé propose sa propre solution. Il sort de son rôle. Il tient le cadre, il ne choisit pas le contenu. C’est tout le sujet de la posture de facilitateur.

Objection ou préférence : la question qui tranche, « qu'est-ce que ça casse ? »
Objection ou préférence : la question qui tranche, « qu’est-ce que ça casse ? »

La décision par consentement parmi les autres modes de décision

Le consentement n’est pas le seul mode de décision. Il y en a d’autres : la personne responsable qui tranche après avoir écouté, le vote, le consensus, la délégation à un petit groupe. Chacun a sa place.

Le vote tranche vite, mais il fait des perdants. Pour classer des options de même poids, le vote par gommettes fait très bien l’affaire.

Le consentement, lui, est fait pour un cas précis : une proposition concrète, un groupe qui doit s’engager ensemble, et un sujet sur lequel on tourne en rond. C’est là qu’il est le plus utile.

Si vous voulez voir où il se place parmi les autres outils, notre guide des outils de facilitation range le consentement dans la famille « Décider ». Et l’article « Faciliter une prise de décision », à paraître sur l’Académie, montre comment préparer ce moment de la décision dans un atelier complet.

S’entraîner à animer une décision par consentement

On ne devient pas à l’aise avec ce geste en lisant un article. On le devient en le faisant. Plusieurs fois. Sur des petits sujets d’abord.

Trois façons de commencer dès la semaine prochaine :

  1. Choisissez un petit sujet réel. L’organisation du planning des congés, une règle de fonctionnement de l’équipe, le format d’un point hebdomadaire. Un sujet où l’erreur ne coûte pas cher.
  2. Faites écrire la proposition avant la réunion. Par la personne qui porte le sujet. Une demi-page au plus.
  3. Tenez le tour d’objections, et seulement lui. Même si vous sautez d’autres étapes la première fois, ne lâchez pas celle-là. C’est elle qui fait la différence.

Puis notez ce qui s’est passé. Combien de temps ça a pris. Quelles objections sont sorties. Si la décision tient un mois après.

En formation, on travaille ce moment en situation, devant un vrai groupe. La formation Facilitation et intelligence collective dure trois jours. On y apprend à animer une rencontre collaborative, à gérer les dynamiques de groupe et à se servir des outils de prise de décision, avec des mises en situation. Formation certifiée Qualiopi, finançable par votre OPCO.

Une décision qui tient, c’est une décision où chacun a pu dire non

Le consentement a l’air plus lent que le chef qui tranche. Sur le moment, c’est vrai.

Mais une décision prise en vingt minutes et rediscutée trois semaines de suite ne vous a pas fait gagner de temps. Elle vous en a fait perdre.

La décision par consentement fait l’inverse. Elle prend le temps d’écouter les vraies objections au moment où elles coûtent le moins cher. Avant.

La prochaine fois qu’un sujet tourne en rond, ne demandez pas « tout le monde est d’accord ? ». Demandez « qui voit une raison sérieuse de ne pas le faire ? ». Et laissez un vrai silence.